Masra, Sun Tzu et l’art de la guerre

Assis sur une chaise blanche en plastique, à l’ombre d’un arbre, Succès Masra tient entre ses mains un ouvrage massif : L’Art de la guerre de Sun Tse. Le regard baissé, concentré, presque méditatif. L’image est soigneusement choisie, mise en scène avec une sobriété qui, chez cet homme politique passé maître dans l’usage du symbole, n’a rien de fortuit. C’est un message. Mieux : un signal.

L’Art de la guerre est un traité de stratégie plus que de confrontation. Un manuel de résistance, de calcul, de ruse écrit non pour attaquer, mais pour survivre, s’adapter, et vaincre sans combattre. Et s’il est un homme au Tchad dont le parcours épouse les contours sinueux de cette philosophie, c’est bien Succès Masra.

Il fut, un temps, l’opposant le plus audible du régime de transition. L’homme aux meetings fleuves, aux foules compactes, aux mots crus et à la gestuelle de tribun. Lors de la présidentielle de 2024, malgré l’étroitesse des espaces d’expression, malgré les entraves et la machine d’État, Masra a su, envers et contre tout, mobiliser. Les images de ses rassemblements, notamment dans certaines villes du sud, ont montré une adhésion populaire rare. Il ne fut peut-être pas un vainqueur, mais il est resté une force politique visible, audible, et surtout, redoutée. Puis, silence.

Sa reconnaissance partielle de la victoire de Mahamat Idriss Déby a troublé jusque dans son propre camp. Certains y ont vu un renoncement, d’autres une trahison, beaucoup un calcul. Il faut dire que le geste est survenu dans un moment charnière post élections législatives, où se décidait le futur premier ministre. Pour une partie de l’opinion, cette main tendue au pouvoir n’était rien d’autre qu’une tentative d’atterrissage en douceur à la Primature. Un pas vers le compromis, un appel du pied institutionnel.

Mais c’est Allah-Maye Halina qui a été reconduit. Et l’opinion a changé de sujet. Masra, pourtant, n’a pas quitté la scène. Il a seulement changé de registre.

Depuis plusieurs mois, sa communication a pris un virage étonnamment solennel. Messages pour le Ramadan, le Carême, la Journée des droits des femmes. Un Iftar organisé avec ses sympathisants dans une ambiance de communion. Pas une critique, pas une sortie virulente. Rien qui rappelle le Masra rugissant d’hier. À la place, un ton posé, presque administratif. Celui d’un homme qui ne cherche pas à faire du bruit, mais à s’installer dans le paysage.

Sun Tse écrivait : « Celui qui excelle à résoudre les difficultés le fait avant qu’elles ne surviennent.« 

Succès Masra semble, en silence, préparer quelque chose. Ce calme soudain n’est pas un retrait. C’est une manœuvre. Un repositionnement. Il sait qu’en politique, l’impatience est une faiblesse. Il sait aussi que, dans un pays comme le Tchad, la popularité est une monnaie volatile. Alors, il se tient prêt, dans l’ombre. Il ne cherche plus à être l’éclat d’un instant, mais la solution de demain. Il ne bouscule plus, il s’installe. Masra lit L’Art de la guerre non pas pour donner l’impression d’apprendre, mais pour rappeler qu’il en a assimilé les fondamentaux.

Et puis il y a ce verset biblique. « Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres » (Jean 13:14). Une manière de se poser en serviteur. En homme de paix. En rassembleur. Ce n’est pas une citation anodine. C’est une posture. Elle marque une rupture avec les années d’affrontement. Elle prépare une possible réintégration. L’homme de rupture devient homme de dialogue.

Dans l’histoire récente du Tchad, rares sont ceux qui ont su chuter et rebondir. Lui a montré qu’il savait le faire. À chaque tempête, il a su revenir, parfois plus fort, souvent plus stratégique. Il connaît ses adversaires, il connaît le terrain. Et il a compris que, parfois, il faut savoir courber l’échine pour mieux avancer.

Rien n’indique qu’il sera Premier ministre demain. Mais tout, dans son attitude, sa communication, sa posture, suggère qu’il s’y prépare. Il ne frappe pas à la porte. Il attend qu’on la lui ouvre, parce que ce sera encore une fois son moment.

« Soyez insaisissable comme le vent, immobile comme la montagne », disait encore Sun Tse. Il semble que Succès Masra ait bien retenu les leçons les plus importantes de l’art de la guerre.

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