Reçue avec les honneurs par le Tchad il y a quelques jours, Marine Le Pen vient d’être déclarée inéligible à la présidentielle française de 2027. Une décision judiciaire qui jette une lumière crue sur l’impréparation stratégique du Tchad, où la diplomatie semble avoir confondu calcul politique et vision d’État.
Elle avait été accueillie comme une quasi-présidente. Le 20 février dernier, Marine Le Pen foulait le sol tchadien, reçue dans la ville natale du président Mahamat Idriss Déby Itno, Amdjarass. Une rencontre officielle avec le président de la République, une autre avec le Président de l’Assemblée nationale, et, entre deux sourires appuyés, des échanges feutrés sur l’avenir des relations bilatérales.
Il ne faisait aucun doute que le Tchad misait sur la candidate d’extrême droite, portée par des sondages favorables et une dynamique électorale en France. Cette réception, hautement symbolique, sonnait comme un pied de nez à Emmanuel Macron, dont les relations avec le pouvoir tchadien s’étaient largement refroidies depuis l’expulsion des derniers militaires français stationnés à N’Djamena. En accueillant Marine Le Pen avec éclat, le pouvoir tchadien envoyait un signal diplomatique fort : “la France ne se résume pas à Macron”.
Mais l’histoire, comme souvent, a ses ironies.
L’impensé de la diplomatie
Le 1er avril 2025, Marine Le Pen est reconnue coupable dans l’affaire des emplois fictifs du Parlement européen. Le tribunal correctionnel de Paris la condamne à deux ans de prison avec sursis, 250 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité. Elle est donc exclue de la course présidentielle de 2027. Une claque judiciaire, mais surtout un coup de théâtre politique.
Pour le Tchad, cette inéligibilité sonne comme une gifle diplomatique. Le calcul stratégique, mal ficelé, vole en éclats. La réception fastueuse se retrouve orpheline de sens. Le pari était risqué, il est devenu embarrassant. Plus que l’échec d’un alignement tactique, c’est l’absence d’anticipation, le déficit de lecture politique, et l’amateurisme stratégique qui frappent.
Et pourtant, cette inéligibilité n’était pas imprévisible. L’affaire judiciaire était ancienne, les poursuites connues, et un jugement était attendu depuis plusieurs mois. Dès lors, recevoir officiellement Marine Le Pen sans avoir anticipé les conséquences judiciaires à venir relève d’un manque de diligence manifeste. Il s’agissait d’une figure politique en sursis, dont le destin était suspendu à une décision de justice annoncée. On ne peut pas dire qu’on ne savait pas.
Il convient toutefois de nuancer cette lecture. Le Rassemblement National, même sans Marine Le Pen, demeure une force politique majeure en France. Jordan Bardella, président du parti, reste éligible, populaire et stratégiquement positionné pour une candidature de remplacement. Il n’est donc pas exclu qu’une victoire de ce camp politique ait lieu en 2027, ce qui pourrait donner un sens futur à la tentative de rapprochement tchadien. La relation entre le Tchad et le RN n’est donc pas totalement caduque, mais elle repose désormais sur des fondations plus fragiles.
Une diplomatie de la réaction
Gouverner, disait-on autrefois, c’est prévoir. Mais au Tchad, la diplomatie semble avoir pris le pli inverse : gouverner, c’est réagir — tardivement, maladroitement, souvent sans recul. L’affaire Marine Le Pen révèle une diplomatie sans cap, sans doctrine, qui s’attache aux signaux immédiats (les sondages, les emballements médiatiques), sans tenir compte des lignes profondes qui structurent une trajectoire politique.
Or, Marine Le Pen n’a jamais été une alliée évidente de l’Afrique. Son discours sur l’immigration, ses prises de position sur l’aide au développement, son tropisme identitaire… tout dans sa rhétorique indiquait une forme d’indifférence, voire de mépris, pour les nations africaines. L’enthousiasme tchadien à son égard, au-delà du message adressé à Paris, semblait donc fondé sur un malentendu — ou une instrumentalisation de courte vue.
L’enjeu, ici, n’est pas tant d’avoir accueilli Marine Le Pen, mais de l’avoir fait sans vision claire, sans prudence, sans filet diplomatique. Aucune stratégie de communication n’a permis de cadrer ou de nuancer cette réception. Aucun discours ne l’a contextualisée, aucun responsable n’a préparé l’opinion. On a assisté à un geste diplomatique isolé, théâtral, mais non maîtrisé.
La condamnation de Marine Le Pen intervient donc comme un révélateur : celui d’un appareil diplomatique fragilisé, privé d’anticipation, déconnecté des dynamiques internationales. Une machine à recevoir, mais pas à lire. Un ministère des Affaires étrangères réduit à une annexe des volontés présidentielles, sans conseil critique, sans projection stratégique.
Le prix de l’impréparation
Ce fiasco n’est pas anodin. Il abîme la crédibilité du Tchad sur la scène diplomatique, déjà érodée par des années de gestion improvisée. Il envoie un message inquiétant : celui d’un pays incapable de lire le monde tel qu’il est, et qui construit ses relations internationales sur des illusions d’opportunité.
À l’heure où le Tchad cherche à se repositionner dans l’équilibre régional, à séduire de nouveaux partenaires, à sortir du face-à-face épuisé avec la France, il ne peut se permettre des erreurs de casting diplomatique.
Marine Le Pen ne sera pas candidate. Mais elle aura permis, malgré elle, de révéler l’urgence d’un aggiornamento diplomatique tchadien. Une diplomatie qui n’anticipe pas, qui ne lit pas, qui ne corrige pas, n’est plus une diplomatie. C’est un théâtre d’ombres.
Et dans cette pièce-là, le Tchad risque de n’être plus qu’un figurant.