Départ des forces armées françaises d’Afrique et l’inéluctable restructuration

Le dernier quinquennat d’Emmanuel Macron restera dans l’histoire des relations franco-africaines comme celui de chamboulements jamais connus sur le continent africain depuis l’aube des indépendances au debut des années 60. Il y’aura certes eu les grandes mutations consécutives à l’effondrement de la citadelle idéologique du communisme soviétique, et les nombreuses conférences nationales plus ou moins souveraines qui furent davantage des rituels politiques inédits de mise à mort des anciens partis uniques. 

Toutefois, il y’a lieu d’observer que ni le démantèlement des partis uniques, ni la chute ou le vacillement de certains régimes réputés proches de la françafrique, ne se sont traduits par la remise en cause de la présence militaire française, notamment en Afrique subsaharienne francophone. 

Bien au contraire, cette présence militaire française, en raison de ses capacités de dissuasion, voire de coercition, a plutôt contribué au maintien au pouvoir de certains autocrates fortement contestés, à l’instar d’Omar Bongo Ondimba au Gabon ou d’Idriss Déby Itno au Tchad pour ne citer que ces deux exemples emblématiques sur le continent africain.

Paradoxe et spécificité

De manière paradoxale, au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Tchad, les contextes historiques et politiques ne sont pas les mêmes que dans les pays de de l’Alliance des États du Sahel (AES) : Mali, Burkina Faso et Niger. Dans les trois États de cette nouvelle entité géopolitique ouest-africaine, les forces militaires françaises ont plié bagage à la demande des nouveaux régimes militaires, appuyés par des manifestations de rue très souvent entretenues par un catéchisme panafricaniste de circonstance. 

Au demeurant, la réduction de la présence militaire française au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon, ne s’effectue pas dans des circonstances similaires. Elle s’effectue dans un environnement moins tonitruant, moins chauffé à blanc par des discours démagogiques que dans d’autres. Quelles en sont les raisons ?

Réarticulation de la présence militaire française en Afrique, une nécessité

Il faut d’abord relever qu’au sein même du personnel militaire français, une réflexion a cours depuis près de deux décennies sur la nécessité de repenser la présence militaire française pas seulement en Afrique, mais dans le monde. Le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale, publié en 2013, est la traduction intellectuelle et stratégique de cette réflexion interne à l’armée française. Le Rapport d’Information des sénateurs Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel, établi au nom de la Commission des Affaires étrangères du Sénat français, publié quasiment la même année, va dans le même sens.

C’est fort de ces états de service que le chef de l’Etat français Emmanuel Macron a désigné début février 2024, Jean-Marie Bockel en qualité « d’envoyé spécial » en Afrique, pour expliquer à certains chefs d’Etat dont les pays abritent des troupes françaises, la nouvelle doctrine qui tient désormais lieu de boussole à la restructuration de la présence militaire française en Afrique. 

C’est d’ailleurs dans ce sens que s’inscrit le propos du ministre français des armées, Sébastien Lecornu, le 20 février 2025, lors de la rétrocession aux forces armées ivoiriennes par les forces militaires françaises, des installations du 43e  bataillon d’infanterie de marine (BIMA): « Il est clair que le partenariat entre les deux pays en matière de défense doit s’adapter et se fonder davantage sur les enjeux futurs, en tenant compte des menaces actuelles et des réalités d’un environnement devenu encore plus complexe sur le plan sécuritaire».

Son constat de réalité faisait écho aux propos à cette même cérémonie du ministre ivoirien de la défense Téné Birahima Ouattara : « La décision de rétrocession du 43e BIMA résulte de la volonté conjointe de nos deux chefs d’Etat et découle d’une concertation approfondie entre les parties prenantes du partenariat militaire». Il faut également inscrire cette redéfinition de la coopération militaire entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne francophone dans le sens de l’histoire. 

Pour ceux-là qui sont prompts à se répandre sur la montée fulgurante d’un sentiment anti-français en Afrique, il y’a lieu de relever que la reconsidération de la présence militaire française au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Gabon ne s’est pas faite suite à des manifestations de rue. Au Gabon par exemple, le président de la transition, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, a fait récemment une sortie médiatique fort instructive à ce sujet. 

Ce camp militaire, qui fut longtemps un poste opérationnel avancé de l’armée française au Gabon, abrite en son sein 300 hommes. D’un commun accord entre les deux Etats, il a été décidé de ramener cet effectif à 150 instructeurs, à proportion égale entre Français et Gabonais. Ceux-ci auront désormais pour mission de s’investir davantage dans la formation, tant il est évident que l’environnement sécuritaire international et les menaces auxquels fait face un pays comme le Gabon sont d’un tout autre ordre qu’en 1960. L’accent sera par conséquent porté sur l’administration et la protection de l’environnement.

C’est ainsi que l’École d’administration des forces de défense de Libreville (EAFDL),  a été inaugurée le 9 juillet 2024 et dans un très proche avenir, l’académie de protection de l’environnement et des ressources naturelles (Apern).

Au Sénégal, pour une cession ordonnée et apaisée des installations militaires françaises, une « commission conjointe » a été mise sur pied entre les deux pays. Dans le communiqué qui annonce la création de cette commission, les autorités des deux pays précisent : « Les deux pays entendent travailler à un nouveau partenariat en matière de défense qui prenne en compte les priorités stratégiques de toutes les parties ».

Nouveau visage de la coopération militaire française en Afrique

Pour les opinions publiques africaines, ce nouveau visage de la coopération militaire française en Afrique a également une dimension hautement symbolique et de première importance. Les forces de défense et de sécurité constituent la première manifestation de la souveraineté d’un Etat et sa garante. 

Or, depuis les indépendances, les armées africaines, y compris celles d’Afrique anglophone, sont de manière globale des excroissances ou des créations des armées occidentales. 

La preuve de cet anachronisme stratégique a été encore faite récemment à l’occasion du différend qui a opposé les instances dirigeantes de la Cedeao  aux juntes militaires du Niger, du Mali, et du Burkina Faso, à la suite du coup de force qui a renversé le président Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023. 

Les chefs d’état-major des pays qui se proposaient de rétablir l’ordre constitutionnel au Niger par la force, se sont réunis à plusieurs reprises sans pouvoir mettre à exécution les menaces de leurs chefs d’Etat. Il devenait chaque jour évident que sans les puissances occidentales, leurs injonctions resteraient lettres mortes. Ce fut effectivement le cas.

Force est de constater que l’Architecture africaine de paix et de sécurité, pour rendre opérationnels ses axes fondamentaux, exige pour les Etats africains des partenariats qui ne se limitent pas au seul continent africain, y compris s’agissant de ceux des pays africains les plus outillés au plan militaire, par exemple dans la lutte contre la menace terroriste. Ces axes sont les suivants : l’alerte rapide et la prévention des conflits ; le rétablissement et le soutien à la paix ; la consolidation de la paix, la reconstruction et le développement post-conflit ; la promotion des pratiques démocratiques, de la bonne gouvernance et du respect des droits de l’homme ; l’action humanitaire et la gestion des catastrophes.

Aussi, dans une étude de 2020, intitulée « L’APSA que nous voulons. Scénarios pour l’Architecture de Paix et de Sécurité en 2040 », la Fondation Allemande Friedrich Ebert estime que cette architecture présente un « avenir incertain»

Dans son propos liminaire, cette étude fort documentée ne dissimule pas son inquiétude et fait le constat suivant : « En 2020, d’importantes menaces continuent de peser sur la paix et la sécurité en Afrique, requérant l’engagement actif de l’Union africaine et de ses principaux partenaires. Pour établir une paix et une sécurité durables dans les pays du continent africain dans lesquels la situation reste critique, il faut s’attaquer à des défis structurels profonds, notamment la marginalisation et l’exclusion politique et socio-économique, l’absence de cohésion nationale et d’une identité nationale qui l’emporterait sur les identités et les divisions ethniques, la faiblesse des institutions de gouvernance et des services publics, y compris dans le domaine de l’administration de la justice et du respect de l’Etat de droit, le domaine des droits humains, de la prestation de services de base, de la gestion équitable et durable des ressources d’Etat comme des ressources naturelles ; il faut également relever les défis liés aux effets du changement climatique et à l’insécurité alimentaire ».

Fragilisation de l’Afrique

À la lecture de cette expertise qui demeure d’une actualité brûlante, peut-on dire que la situation a évolué ? Tant s’en faut. Elle a même empiré.  En réalité, le désengagement de la nouvelle administration américaine pour les quatre prochaines années fragilise au premier chef l’Afrique et l’Europe. Or, une Europe privée du parapluie militaire américain, ou qui verrait sa voilure considérablement réduite, verrait forcément sa vulnérabilité accrue.

Une Afrique dont le partenariat stratégique avec l’Europe, – continent avec lequel elle partage une frontière maritime commune qui est aussi un pont, à savoir la Méditerranée – serait encore plus vulnérable aux tentatives de déstabilisation extérieure. L’Afrique et l’Europe, dans le contexte international actuel de forte dérégulation, sont les deux régions du monde dont les destins sont solidement liés. 

Le tropisme russe qui semble aujourd’hui pour certains Africains le tremplin vers une souveraineté pleine est un leurre. 

Par ailleurs, l’interdépendance n’a jamais été incontournable comme elle ne l’est aujourd’hui. Preuve en est faite avec les rétropédalages de l’Administration Trump sur les droits de douane, comme dans l’urgence actuelle d’un réarmement de l’Europe par les Européens et pour les Européens, huit décennies plus tard après la fin de la Seconde Guerre mondiale et la signature du  traité de l’Atlantique nord et la création de l’OTAN, le 4  avril 1949 à Washington.

Éric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne).

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